La crête de Göbekli Tepe n'abrite ni source ni rivière. Il y a onze mille cinq cents ans, ceux qui ont dressé ses grands cercles de piliers en T ne buvaient que l'eau qu'ils parvenaient à recueillir. Ils ont taillé des citernes dans le calcaire pour retenir les pluies d'hiver, et ils ont vécu du grain sauvage que ces mêmes pluies faisaient pousser sur les pentes en contrebas. C'était une colline qui vivait de la pluie, et tout ce qu'ils y faisaient était rythmé par l'année de l'eau.
Cette année avait trois visages : la pluie, le serpent et une étoile cachée pendant la moitié du cycle.
L'année de l'eau
Sur cette crête, les pluies tombent en hiver. Dès la fin de l'automne, les tempêtes déferlent depuis le Taurus. Pendant les mois froids, elles remplissent les citernes, parfois sous forme de grésil, et au printemps, les pentes sous la colline verdissent de blé et d'orge sauvages. Au début de l'été, le grain se pare d'or, et les habitants de la colline descendaient avec leurs faucilles pour le remonter. Les fouilles ont mis au jour des milliers de meules sur la colline : c'est le pain de la pluie, récolté pendant les quelques semaines que l'eau avait rendues possibles. Puis vient la longue sécheresse. L'herbe roussit, le niveau des citernes baisse, et la terre semble mourir jusqu'au retour des tempêtes.
Un peuple dont la vie dépendait de ce basculement scrutait forcément le ciel pour l'anticiper, comme tous les peuples d'agriculteurs l'ont fait depuis. Et le ciel au-dessus de la crête suivait cette même année.
L'œuf caché pendant les pluies
Dans la plus ancienne cosmologie, l'étoile la plus brillante du ciel, Sirius, est l'œuf cosmique, celui d'où a éclos la première paire de serpents du monde. Durant les siècles où la colline fut occupée, cette étoile passait si bas au-dessus des collines du sud que l'éclat du soleil l'engloutissait pendant des mois entiers :
- Au tournant de l'année, juste au moment où les pluies d'hiver s'installaient, elle sombrait dans le crépuscule du soir et disparaissait.
- Pendant toute la saison des pluies, tandis que les tempêtes remplissaient les citernes et que le grain se dressait sur les pentes, l'œuf restait caché.
- Dans les semaines qui suivaient le solstice d'hiver, au cœur des pluies, les Sept revenaient à l'aube. Il s'agit du petit amas des Pléiades, que cette série interprète comme le nid de l'œuf. Sur le plus grand pilier de la colline, une rangée de sept oiseaux est sculptée à ses pieds. Le nid revenait avec la pluie.
- Au plus fort de l'été, à environ une semaine du solstice, alors que le grain venait d'être récolté et que les citernes commençaient à se vider, l'œuf réapparaissait. Un matin, avant l'aube, il se tenait bas dans le sud-sud-est pendant quelques minutes, à l'abri du soleil.
Les pluies tombaient pendant que l'œuf était caché. L'œuf était retrouvé quand les pluies avaient cessé et que la moisson était rentrée.
Les serpents remontent
Entre la disparition et la réapparition, autre chose sortait de terre.
Le serpent est la créature que les bâtisseurs de Göbekli ont sculptée plus que toute autre : environ un quart des animaux représentés dans les premiers cercles, souvent en foule, par dizaines à la fois, dévalant les piliers vers le sol. Les serpents ne sont pas des animaux sociaux, mais il y a deux moments dans l'année où on les voit rassemblés en grand nombre, et sur cette crête, les deux suivent la pluie :
- Au printemps, d'avril à juin, ils sortent des tanières où ils ont passé la saison froide, en foule, toujours au même endroit chaque année, comme si la terre rendait ce qu'elle avait pris.
- En été, les petits éclosent. Le serpent le plus souvent sculpté sur la colline est la vipère du Levant, qui vit encore sur ces pentes, et c'est l'une des rares vipères à pondre des œufs. Sa couvée éclot d'un seul coup, une nuée de jeunes serpents qui surgissent de terre ensemble.
L'année de la colline avait donc une forme bien précise :
- L'œuf est caché.
- Les pluies tombent.
- Les serpents sortent de terre.
- Le grain mûrit.
- L'œuf est retrouvé dans l'aube d'été.
- La couvée éclot.
Dans l'ancien enseignement, l'œuf fait éclore les serpents. Sur la crête, les serpents sortaient de terre précisément à la saison où l'œuf caché réapparaissait.
Le rite de la pluie
Un peuple qui vivait selon ce cycle lui consacrait un rite, et cette série tente de le reconstituer. Le serpent n'était pas tué. On le remerciait, lui qui s'enfonce dans la terre pour revenir comme le fait l'eau, et il ne recevait que des offrandes blanches, du lait et du miel versés sur la pierre. Sa mue était hissée dans l'arbre. On versait de l'eau sur la pierre brûlante pour que la pluie réponde, et le pain était rompu dans le cercle.
Le sol conserve les traces de ces libations. À Karahan Tepe, voisine de Göbekli bâtie sur le même calcaire, les bâtisseurs ont creusé une rigole dans la roche, là où le grand cercle rejoint une salle en contrebas, afin que tout ce qui était versé dans le cercle s'écoule dans la pièce inférieure, où des têtes de serpents sont sculptées jaillissant des murs. Sur une colline sans eau, quelqu'un a tracé un chemin pour que l'eau coule du cercle jusqu'à la chambre souterraine du serpent. Et sur Göbekli même, parmi les dizaines de milliers d'ossements d'animaux issus des festins, aucun rapport de fouille ne mentionne un seul serpent tué ou offert.
Ce lien n'appartient pas qu'à la colline. Partout dans le monde, des peuples qui ne se sont jamais rencontrés ont associé le serpent à la pluie et l'ont honoré de lait plutôt que de sang :
- En Inde, le jour de Nag Panchami pendant la mousson, on verse du lait aux cobras avant de les relâcher.
- Chez les Hopis d'Arizona, lors de la cérémonie de la pluie à la fin de l'été, les danseurs Serpents rassemblaient des serpents, les honoraient, puis les libéraient pour qu'ils portent les prières pour la pluie jusque dans les profondeurs de la terre.
- Sur les hautes terres d'Anatolie, des milliers d'années après Göbekli, les Hittites célébraient une fête printanière où le serpent et la pluie étaient encore liés. Entre-temps, le serpent était devenu l'ennemi, terrassé par le dieu de l'orage, et l'ancienne action de grâce s'était muée en combat. Mais la saison, le serpent et la pluie étaient toujours là.
La chasse à l'œuf
Il existe une coutume observée dans les maisons du monde entier à chaque printemps, et que personne n'a jamais vraiment expliquée. Un œuf est caché, les enfants le cherchent, et il est retrouvé.
- L'œuf est peint, et dans les plus anciennes terres chrétiennes, de la Grèce à la Russie, il est teint en rouge.
- La date de la fête est fixée par le ciel, et non par le calendrier : le premier dimanche suivant la première pleine lune après l'équinoxe de printemps.
- Elle célèbre celui qui est descendu sous la terre et qui en est revenu le troisième jour.
- En Europe du Nord, c'est un lièvre qui cache l'œuf, et personne ne sait pourquoi un lièvre.
Le ciel au-dessus de la crête donne peut-être la réponse. Juste à l'ouest de Sirius, presque à la même hauteur dans le ciel, se tapit la petite constellation du Lièvre. Chaque nuit, à toute latitude, le Lièvre passe sous l'horizon peu avant l'œuf et se lève peu avant lui. Le Lièvre conduit l'œuf dans sa cachette, puis l'en fait sortir.
Sur la crête, l'œuf restait caché pendant la saison des pluies, tandis que les serpents dormaient sous terre et que le grain poussait, et il était retrouvé dans l'aube d'été, après la sortie des serpents. La coutume a conservé cette trame, même si elle a glissé vers le printemps et perdu son étoile. Un œuf est caché pendant la saison des pluies et de l'herbe nouvelle, on le cherche, et on le ramène à la lumière comme revient celui qui était descendu sous terre. Les enfants qui jouent à ce jeu ignorent ce qu'ils perpétuent. Ils gardent le dénouement heureux, qui a toujours été l'essentiel.
Ce qui descend finit par revenir
Placez ces éléments côte à côte et ils forment un seul et même enseignement, raconté par l'année entière de la colline :
- la pluie s'enfonce dans le sol et revient sous forme de grain ;
- le serpent s'enfonce dans le sol et revient en foule ;
- l'œuf disparaît dans le soleil et revient à l'aube, faisant éclore les serpents ;
- et à la fin, après quinze cents ans, les habitants de la colline ont enseveli leurs cercles entiers, debout et intacts, sous la terre et les ossements de leurs festins, comme on enterre la graine et comme on cache l'œuf, pour que la colline revienne.
Et en ce siècle qui est le nôtre, elle est revenue.





